L’histoire de l’évolution humaine est une fascinante enquête archéologique et paléoanthropologique, marquée par des découvertes qui nous informent les origines d’Homo sapiens. Homo erectus et Homo ergaster occupent une place cruciale dans cette quête. Bien qu’étroitement liés, ces deux espèces d’hominines ont suscité des débats passionnés parmi les scientifiques quant à leur classification, leurs différences morphologiques et leur rôle respectif dans notre histoire évolutive.
Certains regroupent Homo ergaster et Homo erectus sous une même espèce (Homo erectus sensu lato), arguant que leurs différences morphologiques reflètent des variations géographiques et écologiques. D’autres, en revanche, insistent sur des distinctions suffisantes pour les séparer en deux espèces distinctes. Pour mieux comprendre leurs spécificités, plongeons dans le contexte de leurs découvertes et de caractéristiques morphologiques.
La découverte d’Homo erectus : Une révélation mondiale
Le premier fossile d’Homo erectus fut découvert en 1891 par le médecin et naturaliste néerlandais Eugène Dubois sur l’île de Java, en Indonésie. Baptisé initialement Pithecanthropus erectus (littéralement « homme-singe dressé »), ce spécimen comprenait une calotte crânienne et un fémur, suggérant une bipédie affirmée. À l’époque, Dubois cherchait le fameux « chaînon manquant » entre les singes et les humains modernes, et cette trouvaille semblait confirmer ses hypothèses.


Homo erectus devint rapidement un symbole majeur de l’évolution humaine. Des découvertes ultérieures, notamment en Chine avec l’Homme de Pékin (1920-1930), élargirent notre connaissance de cette espèce, caractérisée par un crâne robuste, une capacité crânienne moyenne de 900 à 1100 cm³, et une utilisation d’outils en pierre appartenant à la tradition acheuléenne c’est-à-dire comprenant des bifaces, témoignage de la maîtrise de la symétrie.

Homo ergaster : Une découverte africaine

Ce n’est qu’en 1975 que les paléoanthropologues commencèrent à distinguer un autre hominine, Homo ergaster, dont les fossiles ont été découverts en Afrique de l’Est et, dans une moindre mesure, en Afrique du Sud. Des spécimens comme le célèbre « Garçon de Turkana » (découvert en 1984 par Richard Leakey et son équipe) furent attribués à cette espèce. Homo ergaster, qui signifie « l’homme artisan » en grec, vivait principalement en Afrique entre 1,8 et 1,5 million d’années.
Ces fossiles, comme KNM ER 3733 ou KNM WT 15000, montrent des traits distinctifs qui les différencient d’Homo erectus en Asie, malgré certaines similitudes subsistent.
Caractéristiques anatomiques : Homo ergaster vs Homo erectus
Les distinctions entre Homo ergaster et Homo erectus d’Asie reposent sur des critères morphologiques précis :
Homo ergaster (Afrique, 1,8 – 1,5 Ma)
Homo ergaster présente un crâne plus gracile que son homologue asiatique, avec des caractéristiques typiques :

- KNM ER 3733 (femelle adulte)
- Capacité crânienne : 850 cm³.
- Voûte crânienne allongée et basse, torus supraorbitaire marqué avec sillon postorbitaire.
- Frontal fuyant sans bosse frontale, os pariétaux rectangulaires sans éminences pariétales.
- Face large et courte, prognathisme alvéolaire marqué, espace inter-orbitaire large.
- Forme pentagonale du crâne avec parois convergentes vers le haut en vue postérieure
- Lignes temporales de relief marqué et en position haute, avec des crêtes mastoïdiennes développées
- processus mastoïdien petit et mal individualisé
- Pas de torus angulaire
- Faible carène sagittale
Courbure sagittale de l’occipital convexe, sans angulation entre les partie supérieure (écaille occipitale) et inférieure (plan nuchal)

- KNM WT 15000 (Garçon de Turkana)
- Capacité crânienne : 880 cm³.
- Crâne plus élevé que chez Homo erectus
Corps élancé, adapté aux savanes chaudes, mesurant déjà 1,60 m dont l’âge a été estimé à 8 ans d’après l’étude des structures internes dentaires.

- KNM ER 3883 (mâle adulte)
- Arcades sourcilières robustes avec une dépression glabellaire.
- Largeur maximale du crâne en position basse.
Homo erectus (Asie, 1,8 – 0,5 Ma)

Homo erectus est un hominine asiatique, principalement retrouvé en Indonésie et en Chine, présente des traits plus robustes :
- Capacité crânienne : 900 à 1100 cm³, supérieure à celle d’Homo ergaster.
- Voûte crânienne basse, épaisseur des os crâniens très importante.
- Torus supraorbitaire et occipital marqués ; la ligne temporale supérieure s’épaissit à sa terminaison en un torus angulaire (angle du pariétal) qui se poursuit par la crête mastoïdienne.
- Face plus longue et étroite, pas de face large et courte comme chezrel Homo ergaster.
Corps robuste, adapté à des environnements variés.
Fossile qui pose question car découvert en Afrique : OH9 (Olduvai Gorge)
- Capacité crânienne de 1050 cm³.
- Voûte crânienne plus basse, torus supraorbitaire extrêmement robuste, traits proches des spécimens asiatiques.
- Présence d’un torus angularis avec des lignes temporales très hautes
Tableau comparatif : Homo ergaster vs Homo erectus
Trait | Homo ergaster | Homo erectus |
---|---|---|
Capacité crânienne | 850-950 cm³ | 900-1100 cm³ |
Épaisseur des os crâniens | Moins épais | Très épais |
Arcades sourcilières | Proéminentes et formant un torus supra-orbitaire gracile | Extrêmement robustes, formant un torus très épais mais dont les éléments ne sont pas jointifs |
Forme du crâne en vue latérale | Plus élevée et légèrement plus haute | Plus allongée et basse |
Face | Large et courte, espace inter-orbitaire large | Face plus longue et étroite |
Posture et bipédie | Plus gracile, adaptée aux savanes | Plus robuste, adapté à divers environnements |
Un débat taxonomique : Une espèce ou deux ?
Les paléoanthropologues sont divisés sur la question :
- Une seule espèce : Selon certains, Homo ergaster et Homo erectus appartiennent à une même espèce (Homo erectus sensu lato), avec des variations régionales. Bien souvent l’espèce Homo georgicus est également considérée comme appartenant à l’espèce Homo erectus sensu lato.
- Deux espèces distinctes : D’autres considèrent qu’Homo ergaster représente une espèce africaine séparée, et qu’il est pourrait être à l’origine des humains modernes (Homo sapiens). Dans ce cas, les fossiles asiatiques sont les seuls considérés comme appartenant à l’espèce Homo erectus sensu stricto.
Conclusion : Une étape clé vers Homo sapiens
Que l’on distingue ou non Homo ergaster et Homo erectus, ces hominines représentent une phase cruciale de l’évolution humaine. Ils ont élargi l’horizon de l’humanité en colonisant l’Asie et l’Europe.
Ces deux espèces témoignent de l’utilisation d’outils et d’une adaptation remarquable à des environnements variés. Les fossiles continuent de nous révéler de nouveaux indices sur nos origines, rendant chaque découverte essentielle pour comprendre cette fascinante aventure évolutive.