Dans cet article, nous allons vous parler d’un taxon dont le nom n’est pas toujours évident à prononcer ou à écrire : Homo heidelbergensis. Reprenons les choses dans l’ordre.
En 1907, une mandibule est découverte dans la sablière de Grafenrain, à Mauer, en Allemagne, par un ouvrier qui la confie au professeur Otto Schoetensack, de l’université d’Heidelberg. Les alluvions, c’est-à-dire les dépôts de sédiments transportés puis déposés par un cours d’eau, dans lesquelles elle se trouvait datent du Pliocène (entre 5,333 et 2,58 millions d’années) et de la fin du Pléistocène inférieur (vers 0,774 million d’années, soit environ 774 000 ans).


Cette mandibule, complète et dans un excellent état de conservation, a tout de suite été identifiée comme étant humaine. Elle présente néanmoins des critères considérés comme primitifs, tels qu’une branche montante large, un corps mandibulaire épais, l’absence de menton ou encore des dimensions générales extrêmes.

La morphologie de la dentition, quant à elle, laisse peu de doute quant à l’appartenance de ce spécimen au genre Homo. À cette époque, il y a encore peu de matériel fossile de comparaison et cette mandibule est d’ailleurs, avec Trinil (i.e. une calotte crânienne fossile attribuée à H. erectus découvert en 1893 à Java en Indonésie), le fossile le plus archaïque connu. En effet, au moment de sa découverte, nous avons, pour les hommes de Néandertal, les fossiles d’Engis, Krapina ou encore Spy qui ont été mis au jour et pour Homo sapiens, Cro-magnon et Chanceldae. Le professeur Schoetensack, considérant que cette mandibule est trop archaïque pour appartenir à H. sapiens ou Néandertal, mais pourtant trop humaine pour être celle d’un gorille ou d’un chimpanzé, décide de l’attribuer à une nouvelle espèce qu’il nomme Homo heidelbergensis. Encore aujourd’hui, cette mandibule, qui a récemment été datée à environ -609 000 ans, constitue l’une des plus anciennes traces du genre Homo en Europe occidentale. Elle est l’holotype (Individu ou partie d’individu vivant ou fossile (ou même trace d’activité biologique), pris comme étalon de référence pour la définition d’un groupe ou d’une espèce d’être vivant.) de l’espèce H. heidelbergensis.
Les années suivant la découverte de la mandibule de Mauer, de nombreuses découvertes de squelettes fossiles d’H. neanderthalensis en Europe, comme La Chapelle-aux-saints en 1908, La Ferrassie en 1909 et La quina en 1923, viennent obscurcir le débat et entraîner dans l’oubli l’espèce Homo heidelbergensis. D’ailleurs, certains auteurs (Hrdlicka:1927, Weidenreich:1928) considèrent même la mandibule de Mauer comme étant un représentant européen du taxon Pithecanthropus erectus, connu aujourd’hui sous le nom d’Homo erectus.
Au cours des années 1950, une proposition de simplification de la classification des espèces humaines est faite. Ceci entraîne une réduction du nombre d’espèces identifiées. On agrandit “les boîtes” dans lesquelles chacune des espèces se trouve pour former des boîtes plus grandes. Par conséquent, il n’y aura plus que trois espèces rattachées au genre Homo, à savoir sapiens, neanderthalensis et erectus, entraînant la création de sous-espèces comme Homo erectus heidelbergensis (Campbelle:1964, Kraatz:1985;1992).
Il faut attendre la découverte du crâne de Petralona en 1959 pour relancer le débat autour du taxon Homo heidelbergensis, ainsi que le développement des analyses cladistiques pour que la mandibule de Mauer soit réhabilitée en tant qu’hypodigme de l’espèce heidelbergensis.
Années 1980-1990 : Les débats autour de l’appartenance phylogénétique
Plusieurs hypothèses ont par la suite été avancées. En 1983, Stringer rapproche les fossiles de Petralona et de Kabwe, ce dernier correspondant au crâne de Broken Hill 1, découvert en Zambie, d’une population du Pléistocène moyen susceptible de représenter le dernier ancêtre commun de Homo sapiens et de Homo neanderthalensis. Il réintroduit alors Homo heidelbergensis comme étant une espèce afro-européenne, tandis que Homo rhodesiensis, taxon dont Kabwe constitue le spécimen type, désigne dans certains travaux les formes africaines du Pléistocène moyen (entre 0,774 et environ 0,129 Ma).
Suite à leur découverte dans les années 1990, les fossiles de Sima de los Huesos, rattachés à l’espèce Homo neanderthalensis, sont alors considérés par certains comme étant le dernier ancêtre commun à H. sapiens et H. neanderthalensis, faisant de H. heidelbergensis une espèce concomitante qui pourrait avoir donné H. sapiens. Enfin, une autre hypothèse proposée est que le groupe H. heidelbergensis soit une chrono-espèce de Néandertal; voire même Néandertal lui-même.
D’ailleurs, en 2009, Aurélien Mounier réalise sa thèse de doctorat sur la validité du taxon heidelbergensis. La principale difficulté est que l’on discute majoritairement de caractères crâniens pour une espèce dont l’holotype est une mandibule. Aurélien Mounier a donc cherché, à partir de la mandibule, à identifier un groupe de fossiles distincts dans le but d’établir des caractères morphologiques pouvant définir l’espèce heidelbergensis.
La validité du taxon Homo heidelbergensis.
Dans sa thèse, Mounier a démontré l’existence d’un groupe homogène d’individus du Pléistocène inférieur dans lequel il est possible d’inclure la mandibule de Mauer. Il est passé par trois étapes successives pour en arriver à cette conclusion : en premier une étude de morphologie comparée, puis une analyse phénétique et enfin une étude par morphométrie géométrique 3D en approche complémentaire. Des distinctions morphologiques ont été mises en évidence incluant des fossiles européens (Sima de los Huesos, Arago, Montmaurin et Mauer) mais aussi africains (Tighenif) .
Ainsi, il a pu établir une liste de caractères différenciant ces fossiles de ceux appartenant aux taxons Homo sapiens, Homo neanderthalensis et Homo erectus. En est ressortie une nouvelle diagnose (description scientifique brève énumérant les caractères distinctifs d’une espèce, d’un genre, d’une famille, etc.) de l’espèce :
- Symphyse fuyante sans menton
- Présence d’un planum alvéolaire (absent chez notre espèce)
- Position reculée des structures osseuses du corps mandibulaire
- Surface rétromolaire large
- Sulcus extra-molaire large
- Branche montante large
- Fossa masseterica profonde
- Gonion tronqué


L’état de l’art nous apprend que le taxon H. heidelbergensis est aujourd’hui considéré par la plupart des paléoanthropologues comme valide. Néanmoins, connaître sa position au sein de la lignée humaine est une chose qui semble beaucoup plus obscure. Alors, qui est-il vraiment ? Et bien il faudra attendre des articles portant sur la question des relations phylogénétiques des Hominines du Pléistocène moyen en Europe (Homo heidelbergensis, Homo antecessor, Homo neanderthalensis et tous les spécimens dont l’attribution pose question) pour en savoir un peu plus sur ce point.
Un grand merci à Aurélien Mounier pour la première relecture de cet article mais aussi pour le partage des photos.
En attendant la publication du prochain article, n’hésitez pas à nous poser vos questions et à nous faire part de vos remarques via les commentaires ou à nous contacter via les liens situés en bas de cette page. Vous pouvez également nous retrouver sur Youtube, Instagram, Facebook, Mastodon, X et TikTok pour suivre toutes nos actualités!
A bientôt,
L’équipe de Prehistory Travel.

Arago 21, œuvre originale. Effectuée d’après la reconstruction d’Amélie Vialet et son équipe. Le stade isotopique 12 étant une période glaciaire, il est coiffé d’une peau découpée avec un lien en cuir, la couture n’étant pas encore de rigueur. La barbe est coupée droite, l’outillage acheuléen le permettant. ©Terra antiqua.
- Matériel :
- Crayon B & 2B
- Feuille Canson
- Modèle :
- Arago 21, impression 3D
- Bibliographie ;
- BAUS Emma, VIALET Amélie, Origines. Tautavel, notre longue histoire avant Néandertal, édition Albin Michel, 2024.
Bibliographie :
Campbell, B.G., 1964. Quantitative taxonomy and human evolution. In: S.L. Washburn (ed) Classification and Human Evolution. Methuen and Co Ltd., London, pp 50-74.
Hrdlička, A., 1927. The Neanderthal phase of man. Journal of the Royal Anthropological Institute 57, 249-274.
Kraatz, R., 1985. A review of recent research on Heidelberg man, Homo erectus heidelbergensis. In: E. Delson (ed) Ancestors : The Hard Evidence. Alan R. Liss, Inc., New York, pp 268-271.
Kraatz, R., 1992. La mandibule de Mauer, Homo erectus heidelbergensis. In: M. Toussaint (ed) Cinq Millions d’Années, l’Aventure Humaine. ERAUL, Liège, pp 95-109.
Mounier, A., 2009. Validité du taxon Homo heidelbergensis Schoetensack, 1908. Université de la Méditerrannée, Marseille. p. 405.