Zeresenay Alemseged et al., “Afar fossil shows broad distribution and versatility of Paranthropus”, Nature, 2025. doi:10.1038/s41586-025-09826-x
Pendant longtemps, un paradoxe a pesé sur l’histoire de Paranthropus en Afrique de l’Est. Malgré un registre fossile riche, la dépression de l’Afar semblait presque muette concernant ces hominines “robustes”. Cette absence nourrissait des scénarios biogéographiques où Paranthropus serait resté cantonné plus au sud. L’étude d’Alemseged et ses collègues change la donne avec un fossile attribué à Paranthropus sp., une mandibule partielle nommée MLP-3000, découverte dans la zone de Mille-Logya.
Ici, le contexte géologique est solidement cadré. Le spécimen provient des Seraitu lake beds, une série sédimentaire encadrée par plusieurs repères datés (niveaux radiométriques et tufs), et recoupée par des marqueurs de paléomagnétisme, dont l’inversion Gauss/Matuyama autour de 2,58 Ma. Dans ce cadre, l’âge le plus probable pour MLP-3000 est proche de 2,6 millions d’années. Au-delà de l’âge, la localisation est un résultat majeur. C’est une preuve directe de la présence de Paranthropus dans l’Afar, ce qui étend nettement son aire connue vers le nord, de plus de 1 000 km par rapport à Konso, souvent considéré comme la limite septentrionale du genre.
Anatomiquement, MLP-3000 correspond bien à un Paranthrope, mais avec une combinaison de traits qui incite à la prudence au niveau de l’espèce. Il s’agit d’un corps mandibulaire gauche édenté, associé à une couronne partielle de molaire inférieure, retrouvé en fragments puis reconstitué. Les auteurs décrivent un corpus mandibulaire très robuste, avec des proportions (largeur relative) compatibles avec Paranthropus et un signal d’appareil masticateur puissant, notamment via des racines de M2 (M=molaire) particulièrement larges. Ils notent aussi un segment alvéolaire antérieur (C à P3) relativement raccourci comparé à la portion postérieure, un point qui rapproche le spécimen de certains profils observés chez Paranthropus boisei. En parallèle, plusieurs détails de la symphyse et de la face latérale de la mandibule renvoient à des états plus primitifs, d’où l’attribution à Paranthropus sp (sp = species, c’est noté comme ça quand on connait le genre mais pas l’espèce) plutôt qu’à une espèce nommée.
Un des aspects les plus frappants concerne la prémolaire P3, décrite avec une architecture radiculaire rare par sa taille et sa complexité, avec plusieurs canaux. Les auteurs signalent également une usure très asymétrique sur la molaire conservée, interprétable comme le résultat d’un engrènement dentaire atypique, par exemple une malocclusion.
L’intérêt de cette mandibule dépasse l’ajout d’un point sur la carte. Elle relance la discussion sur l’écologie de Paranthropus. L’image classique d’un homininé très spécialisé n’est pas forcément incompatible avec une large dispersion, mais la découverte dans l’Afar, associée à des contextes environnementaux variés documentés ailleurs en Afrique de l’Est, renforce l’idée d’une certaine flexibilité écologique. Autre implication, c’est la co-occurrence avec Homo, déjà attestée dans la région, s’inscrit dans un schéma répété en Afrique de l’Est, où plusieurs lignées d’homininés partagent des territoires sur de longues périodes. Les auteurs évoquent l’hypothèse que la spécialisation de Paranthropus ait pu se renforcer au fil du temps, possiblement sous l’effet de la compétition, jusqu’à contribuer à sa disparition.
Enfin, MLP-3000 complexifie les récits linéaires reliant Paranthropus aethiopicus à Paranthropus boisei. Le fossile est suffisamment ancien pour montrer que certains traits jugés “tardifs” ou “dérivés” pourraient apparaître plus tôt qu’on ne le pensait, ou bien évoluer en mosaïque selon les régions et les populations. La conclusion générale est claire : la période comprise entre 3 et 2,5 Ma reste un intervalle crucial mais encore trop peu documenté. Cette mandibule de l’Afar ajoute une pièce solide au puzzle et suggère que Paranthropus était, dès les débuts du Plio-Pléistocène, plus largement distribué et probablement plus versatile qu’un simple stéréotype de spécialiste hyper-localisé.