Hominines anciens du Maroc : une population de ~773 ka potentiellement à la base de la lignée Homo sapiens, révélée par une datation magnétostratigraphique fine et une mosaïque de traits mandibulo-dentaires
Hublin et al., “Early hominins from Morocco basal to the Homo sapiens lineage”, Nature, 2026. https://doi.org/10.1038/s41586-025-09914-y
Cette étude décrit une série de fossiles humains découverts dans la Grotte à Hominidés (ThI-GH), au sein de la carrière Thomas I à Casablanca (Maroc), et vise à éclairer l’identité et la localisation des populations proches du dernier ancêtre commun des humains actuels et du clade Néandertal-Denisova. Les auteurs ancrent stratigraphiquement les restes humains dans un remplissage de grotte alternant dépôts marins puis continentaux, associé à une industrie acheuléenne et à une accumulation faunique interprétée comme un repaire de carnivores (coprolithes, os modifiés, rareté d’indices de boucherie humaine). Ils renforcent le cadre chronologique par une magnétostratigraphie à haute résolution (119 nouveaux prélèvements intégrés à une série antérieure), montrant que l’intervalle fossilifère se situe au voisinage immédiat de la transition Matuyama-Brunhes (MBT), à un âge nominal de 773 ± 4 ka. Les auteurs discutent l’incohérence d’âges OSL plus jeunes et considèrent les âges ESR/U-séries comme des minima en raison de teneurs élevées en uranium dans les tissus dentaires.
La contribution centrale porte sur la morphologie.
Le matériel comprend deux mandibules adultes (dont une gracile relativement complète), une mandibule juvénile, une série de dents déciduales et permanentes, ainsi que huit vertèbres associées à un individu adulte de petite taille. Les mandibules combinent des caractères archaïques (par exemple une symphyse fuyante rappelant Homo erectus s.l.) et des traits plus dérivés évoquant des hominines ultérieurs, y compris Homo sapiens (par exemple certains aspects de la fosse massétérique et de la région ptérygoïdienne). Côté dentaire, les analyses, dont une morphométrie 3D de la jonction émail-dentine sur plusieurs positions, placent souvent les dents de ThI-GH à la périphérie des distributions Homo sapiens / Néandertaliens, suggérant une combinaison originale plutôt qu’une simple attribution à un morphotype connu. Les vertèbres, peu documentées comparativement dans le registre fossile, présentent globalement des affinités plus proches de Homo erectus que des espèces récentes, tout en restant compatibles sur certains ratios avec la variabilité de Homo sapiens.
En discussion, les auteurs soulignent que ThI-GH constitue, en Afrique du Nord, un ensemble rare à contexte stratigraphique robuste et daté de façon serrée autour de 773 ka. Ils proposent que ces hominines représentent une forme évoluée de Homo erectus s.l. en Afrique du Nord, mais dont la mosaïque de caractères et certaines convergences avec des hominines ultérieurs en font un candidat important pour documenter une lignée africaine proche de l’émergence de Homo sapiens, plutôt qu’une origine strictement eurasienne. La comparaison avec Homo antecessor (Atapuerca, âge comparable) est centrale Malgré quelques ressemblances mandibulo-dentaires, les différences observées suggèrent une différenciation régionale Europe/Afrique du Nord déjà marquée au Pléistocène inférieur final. Les auteurs concluent que le Maghreb apparaît comme une zone clé pour comprendre la divergence entre lignées africaine et eurasienne menant respectivement à Homo sapiens et au clade Néandertal-Denisova, tout en restant prudents sur les assignations taxonomiques strictes en l’absence de crânes comparables.